« Le problème de l’Irlande n’est pas qu’elle ait réduit ses dépenses, ouvert ses portes aux investisseurs étrangers et accru sa compétitivité, mais bien qu’elle fut frappée par l’éclatement d’une bulle immobilière, par des banques ayant pris des risques inconsidérés se sachant endossées par l’État et par une augmentation rapide des dépenses gouvernementales. »

Institut économique de Montréal
Irlande : histoire d’un pays qui s’est éloigné de la recette de son succès
Par Michel Kelly-Gagnon, Vincent Geloso

IrlandeLes ennuis financiers de l’Irlande alimentent les affirmations selon lesquelles les économistes québécois en général – y compris ceux associés à l’Institut économique de Montréal (IEDM) – se sont trompés sur la question du « tigre celte ». Ces prétentions découlent malheureusement d’une mauvaise compréhension de la réalité économique et historique de l’Irlande. Une lecture attentive permet de constater que les politiques irlandaises de libre-échange et de réductions d’impôts sont encore et toujours une source de prospérité. L’Histoire nous montre plutôt que c’est lorsqu’on s’en éloigne que les problèmes commencent.

Succès irlandais

De l’indépendance en 1922 jusqu’aux années 1960, l’Irlande fut économiquement nationaliste et s’opposa au libre-échange. Au cours des années 1960, l’Irlande commença à s’ouvrir aux échanges internationaux, mais maintint ses politiques hautement interventionnistes et un État lourd (en 1986, à la veille des réformes, l’État comptait pour 52,3% de l’économie nationale). Dans les années 1980, le taux de chômage moyen dépassait les 10% et, en 1986, atteignit un sommet de 17%. L’Irlande obtenait une cote de 6,75 sur 10 en 1985 selon l’indice de liberté économique calculé par l’Institut Fraser.

À la fin des années 1980, le gouvernement entame des coupes et des réductions importantes dans les dépenses publiques et libéralise plusieurs secteurs économiques. Le poids de l’État dans l’économie est réduit de près de 15 points de pourcentage. De 52,3% du PIB en 1986, il passe à 37,7% en 1996. Pendant la même période, le déficit de plus de 10% du PIB est ramené à zéro.

De plus, dans le cadre d’un « partenariat social », le gouvernement convainc les travailleurs de limiter les hausses de salaires. À la demande des syndicats, il accorde en contrepartie des réductions d’impôts qui permettent l’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs. De concert avec une réduction des impôts des entreprises, cela permet d’accroître la compétitivité de l’économie irlandaise. Les résultats furent spectaculaires.

Les exportations de biens d’Irlande ont augmenté de 661% de 1987 à 2007. À titre comparatif, les exportations de biens du Canada ont crû de 252% au cours de la même période. D’importantes entreprises, dont Google, ont décidé d’investir en Irlande dont la cote selon l’indice de liberté économique atteint désormais 8,13 sur 10 en 2000. La croissance anémique du niveau de vie de 2,8% annuellement de 1950 à 1986 passe à 6,3% de 1987 à 2000. Une telle croissance a permis à l’Irlande de rattraper des pays comme l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni. Le taux d’emploi a également augmenté considérablement et le taux de chômage a chuté à moins de 5% en 2000.

Débâcle irlandaise

Alors, si les politiques de libéralisation de l’économie irlandaise ne sont pas problématiques, quelle est l’origine des déboires actuels de l’Irlande?

Les politiques publiques récentes d’augmentation des dépenses gouvernementales se sont éloignées des politiques de libéralisation de l’économie qui ont fait le succès de l’Irlande. En effet, de 2000 à 2008, les dépenses publiques ont carrément doublé en dollars constants. Ces nouvelles dépenses étaient financées par des sources de revenus volatiles comme l’imposition foncière qui – grâce à une explosion des prix dans l’immobilier – constituait une part importante des revenus. La croissance des dépenses publiques reposait donc en partie sur une bulle immobilière qui a fini par éclater.

De plus, le gouvernement irlandais s’est porté garant des titres de créance des banques pour que celles-ci continuent d’investir. Il s’agit d’une politique coûteuse qui a incité une prise de risque inappropriée, tout comme ce fut le cas aux États-Unis avec Freddie Mac et Fannie Mae. Le sauvetage des banques coûtera aux contribuables 50 milliards d’euros. Et aura un impact considérable sur les finances publiques de ce petit pays. Toutefois, il y a une chose sur laquelle tous les acteurs sociaux sont d’accord: l’impôt sur les sociétés, parmi les plus bas d’Europe, n’augmentera pas. Les Irlandais ont compris que les mesures de libéralisation ont favorisé la croissance économique et ils ne les remettent pas en cause dans la crise actuelle.

Le problème de l’Irlande n’est pas qu’elle ait réduit ses dépenses, ouvert ses portes aux investisseurs étrangers et accru sa compétitivité, mais bien qu’elle fut frappée par l’éclatement d’une bulle immobilière, par des banques ayant pris des risques inconsidérés se sachant endossées par l’État et par une augmentation rapide des dépenses gouvernementales.

Le Québec et l’Irlande…

En terminant, il est utile de rappeler que malgré la récession, l’Irlande demeure l’un des pays champions de l’OCDE sur le plan de la productivité du travail, alors que le Québec accuse un grave retard à ce chapitre.

Quant au niveau de vie des Irlandais, mesuré par le PIB par habitant, il demeure supérieur à celui du Québec par plus de 10 000 $.

Michel Kelly-Gagnon est P.-D. G. de l’Institut économique de Montréal, Vincent Geloso est économiste à l’Institut économique de Montréal.

Le problème de l’Irlande n’est pas qu’elle ait réduit ses dépenses, ouvert ses portes aux investisseurs étrangers et accru sa compétitivité, mais bien qu’elle fut frappée par l’éclatement d’une bulle immobilière, par des banques ayant pris des risques inconsidérés se sachant endossées par l’État et par une augmentation rapide des dépenses gouvernementales.