Richard Feynman, un des plus grands physiciens du 20e siècle, à propos des sciences sociales:

En 1974, Richard Feynman s’est adressé aux finissants de l’université Caltech, voici un extrait de son allocution:

Richard FeynmanNous avons appris beaucoup par expérience comment traiter certaines façons de nous duper nous-mêmes. Un exemple: Millikan a mesuré la charge d’un électron avec une expérience sur la chute de gouttes d’huile, et a obtenu une valeur que nous savons maintenant ne pas être très exacte. Elle était un peu faible parce qu’il utilisait une valeur inexacte de la viscosité de l’air. Il est intéressant regarder l’histoire de la mesure de la charge de l’électron, après Millikan. Si vous la tracez comme une fonction du temps, vous trouvez que la première est plus grande que celle de Millikan, que la suivante est un peu plus grande, que la suivante l’est encore plus, jusqu’à arriver finalement à une valeur plus élevée que toutes les précédentes.

Pourquoi est-ce qu’ils n’ont pas découvert la valeur la plus haute tout de suite? Cette histoire est une chose qui rend les scientifiques honteux parce qu’il apparaît que les gens ont fait des choses de ce genre: quand ils ont obtenu une valeur qui était trop supérieure à celle de Millikan, ils pensaient que quelque chose devait être faux — et ils ont cherché et trouvé une raison pour expliquer que quelque chose était peut être faux. Quand ils ont obtenu un nombre proche de la valeur de Millikan, ils n’ont pas regardé d’aussi près. Et donc, ils ont éliminé les nombres qui étaient trop éloignés, et d’autres choses du genre. Nous avons appris ces trucs de nos jours, et maintenant nous n’avons plus cette maladie.

Mais cette longue histoire d’apprendre à ne pas nous duper nous-mêmes — d’avoir une intégrité scientifique totale — est, je regrette de le dire, quelque chose que nous n’avons inclus dans aucun cours que je connaisse. Nous espérons juste que vous l’ayez saisi par osmose.

Le premier principe est que vous ne devez pas vous duper vous-mêmes — et vous êtes la personne la plus facile à duper. Donc vous devez être très prudent à ce sujet. Après que vous ne vous soyez pas dupés, il est facile de ne pas duper d’autres scientifiques. Il vous suffit après d’être honnête d’une façon conventionnelle.

J’aimerais ajouter quelque chose qui n’est pas essentiel à la science, mais quelque chose je crois finalement, qui est que vous ne devriez pas duper les profanes lorsque vous parlez en scientifique. Je n’essaie pas de vous dire quoi faire lorsque vous trompez votre femme, ou votre petite amie, ou quoi que ce soit de ce genre, lorsque vous n’essayez pas d’être un scientifique mais juste un être humain ordinaire. Nous laisserons ces problèmes à vous et à votre rabbin. Je parle d’un type spécifique, supplémentaire d’intégrité qui consiste à ne pas mentir, mais en allant encore plus loin pour montrer comment vous pourriez peut-être avoir tort, que vous devriez avoir lorsque vous agissez en scientifique. Et c’est notre responsabilité en tant que scientifiques, certainement vis-à-vis des autres scientifiques, et également je crois, vis-à-vis des profanes.

Par exemple, je fus un peu surpris en parlant à un ami qui allait parler à la radio. Il étudie la cosmologie et l’astronomie, et il se demandait comment il allait expliquer quelles étaient les applications de ses recherches. « Eh bien », ai-je dit, « il n’y en a pas ». Il a dit, « Oui, mais alors nous ne recevrons pas de subventions pour nos recherches ». Je pense que c’est un peu malhonnête. Si vous vous présentez en tant que scientifique, alors vous devriez expliquer aux profanes ce que vous faites — et s’ils ne vous soutiennent pas dans ces circonstances, alors c’est leur décision à eux.

Voici un exemple de ce principe: Si vous avez décidé de tester une théorie, ou expliquer une idée, vous devriez décider de publier les résultats, quel que soit ce qui en ressort. Si nous ne publions que les résultats favorables, nous pouvons enjoliver la réalité. Nous devons publier les DEUX types de résultats.

Je dis que c’est important aussi lorsque vous donnez des sortes de conseil au gouvernement. Supposez qu’un sénateur vienne vous demander un conseil pour savoir s’il faut faire un forage pétrolier dans son Etat et que vous arriviez à la conclusion que ce serait meilleur de le faire ailleurs. Si vous ne publiez pas ce résultat, il me semble que vous ne donnez pas un conseil scientifique. Vous êtes manipulés. Si votre réponse va dans le sens du gouvernement et des politiciens, ils peuvent l’utiliser comme un argument en leur faveur, sinon ils ne le publient pas du tout. Ce n’est pas là donner un conseil scientifique.

D’autres types d’erreurs sont plus caractéristiques d’une science médiocre. Quand j’étais à Cornell, j’ai souvent discuté avec les gens du département de psychologie. Une des étudiantes m’a dit qu’elle voulait faire une expérience du genre: d’autres avaient découvert que dans certaines circonstances, X, les rats faisaient quelque chose, A. Elle était curieuse de savoir s’ils feraient encore A si elle changeait les circonstances en Y. Sa proposition était donc de faire l’expérience dans les circonstances Y et voir s’ils faisaient encore A.

Je lui ai expliqué qu’il était nécessaire de répéter dans son laboratoire l’expérience de l’autre personne en premier — la faire dans les conditions X pour voir si elle pouvait obtenir elle aussi le résultat A, et à ce moment seulement changer pour Y et vérifier si A avait changé. Alors elle saurait si la vraie différence était la chose qu’elle pensait avoir sous contrôle.

Elle était très enchantée de cette nouvelle idée, et est allée voir son professeur. Et sa réponse fut, non, vous ne pouvez pas faire ça, parce que l’expérience a déjà été faite et que vous perdriez votre temps. C’était à peu près en 1947, et il apparaît que la politique générale était alors de ne pas essayer de répéter des expériences psychologiques, mais seulement de changer les conditions et de voir ce qui se passait.

De nos jours, il y a un danger que quelque chose de semblable se passe, même dans le domaine réputé de la physique. J’ai été bouleversé d’entendre parler d’une expérience faite au grand Laboratoire de l’Accélérateur National (NAL), par quelqu’un qui utilisait du deutérium. Pour comparer ses résultats sur le deutérium avec ceux de l’hydrogène simple, il a du utiliser les données de l’expérience de quelqu’un d’autre sur l’hydrogène simple, qui avait été faite sur un autre type d’appareil. Quand on lui a demandé pourquoi, il a dit que c’était parce qu’il ne pourrait pas obtenir de temps supplémentaire sur ce projet (parce qu’il y a si peu de temps et que c’est un appareil tellement cher) pour faire l’expérience avec de l’hydrogène simple sur cette machine, parce qu’il n’y aurait pas de nouveau résultat du tout. Et donc les responsables de projets du NAL sont si avides de nouveaux résultats, pour avoir plus d’argent pour faire tourner la boutique pour des raisons de relations publiques, qu’ils détruisent — peut-être — l’intérêt des expériences mêmes qui sont le but final de la chose. C’est souvent dur pour l’experimentateur de mener leur travail à terme comme l’exigerait leur intégrité scientifique.

À méditer en gardant en tête les péripéties « scientifiques » qui entourent le climategate