"Le marché autorégulateur suppose la responsabilité. C’est un principe incontournable qui utilise la boussole, le signal des pertes et profits. Quand un entrepreneur prend un risque et qu’il en assume les conséquences, le marché peut s’autoréguler."

Le Monde
Pragmatisme contre dogmatisme : début de la fin du néolibéralisme ?

Dogme, credo, pensée hégémonique, le projet néolibéral est mort avec la crise financière. Il n’était qu’un mythe. L’action, le réformisme (keynésiens) viennent de triompher contre la réflexion idéologique (néolibérale). Longue vie au pragmatisme. Voilà en substance le discours de nombre d’intellectuels, résumé sans doute dans l’essai du Professeur Sandye Gloria-Palermo dans Le Monde le 7 mai dernier, dont nous empruntons ici les références sémantiques. L’économiste va plus loin et conclut avec amertume que la réaction pragmatique à la crise a préservé les institutions du capitalisme, ne permettant qu’une amorce de révolution idéologique et sonnant la fin d’un processus de questionnement du capitalisme.

Voilà donc une invitation au questionnement qui ne se refuse pas.

Néolibéralisme : où est le mythe ?

Le néolibéralisme c’est d’abord l’État minimal. Aux Etats-Unis, l’État représente plus du tiers du PIB, ce qui n’est pas véritablement minimal. Des dizaines de milliers de pages de réglementations sont produites chaque année. Même chose en France par exemple, où l’État minimal, issu du néolibéralisme sarkozien sans doute, représente à peine … 54% du PIB. La redistribution ? L’État « minimal » français y consacre un peu moins d’un quart du PIB. On ne peut nier que depuis les années 80 des secteurs ont été déréglementés, mais non pas au sens d’une absence de réglementation les encadrant, mais au sens de la permission d’exercer de nouvelles activités, d’ouverture vers l’étranger etc. La finance américaine est le secteur le plus réglementé après le nucléaire et plus de 12 000 personnes à Washington travaillent à la surveillance des marchés. S’il y a bien un mythe c’est celui de la réalité de l’État minimal et du supposé néolibéralisme qui va avec.

Le dogmatisme néolibéral est-il la cause de la crise ?

La crise prouverait la fiction smithienne du marché autorégulateur. Pourtant, un des vecteurs majeurs de la crise a été la politique monétaire américaine. Par définition la politique monétaire – même si elle peut subir l’influence des marchés – n’est pas « le marché ». Il n’y a pas de liberté monétaire mais au contraire un système centralisé où les taux directeurs sont décidés de manière centralisée et … pragmatique justement.

De même, la politique délibérée des autorités américaines en faveur du logement des défavorisés, à l’origine de la crise, ça n’est pas « le marché ». Le département du logement urbain par le biais des agences de refinancement hypothécaires Fannie Mae et Freddie Mac (près de la moitié du marché du refinancement hypothécaire) fixait des objectifs de plus en plus larges en termes de ménages défavorisés couverts par leurs privilèges pour accéder au rêve américain, au delà de tout critère rationnel de risque, par… pragmatisme.

Le marché autorégulateur suppose la responsabilité. C’est un principe incontournable qui utilise la boussole, le signal des pertes et profits. Quand un entrepreneur prend un risque et qu’il en assume les conséquences, le marché peut s’autoréguler. Il ne le peut pas lorsque les institutions permettant cette autorégulation sont absentes ou lorsque des parties importantes de l’économie sont politisées et échappent par définition au processus d’autorégulation des marchés.

Les libéraux croient-ils au « marché parfait » ?

Il faut dire encore un mot de cet aspect « autorégulateur » critiqué dans un ouvrage tout récent de Michael Lainé, Le marché introuvable : critique du mythe libéral. L’auteur prétend que le libéralisme se fonde sur une vision utopique de marchés parfaits issue de Léon Walras. Or, le courant réellement libéral chez les économistes est le courant « autrichien », qui a théorisé le marché comme processus de découverte et d’apprentissage, fondé sur les essais et erreurs des participants et de leur ignorance véritable, mettant l’accent sur la centralité de l’entrepreneur et de son respect de la discipline des pertes / profits pour guider son action responsable. La critique méticuleuse de la vision walrasienne de la connaissance parfaite (vision qui légitime la connaissance parfaite du planificateur central socialiste !) est d’ailleurs l’un des apports scientifiques incontournables de cette école de pensée.

Le pragmatisme est-il la solution ?

Le pragmatisme, en matière monétaire et sociale, on l’a vu, est en réalité une cause majeure de la crise. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de responsabilités privées ? Absolument pas. Mais justement parce que ces responsabilités privées n’ont pas été mises en jeu du fait même du pragmatisme : privatisation des bénéfices, socialisation des pertes. Encore une fois, la boussole du système autorégulateur est la responsabilité. C’est un principe. Bien sûr, le pragmatisme n’aime pas les principes. Pourtant c’est en respectant certains principes physiques qu’on bâtit une maison. Toute nouvelle tentative pragmatique empêchant que des acteurs assument réellement leur responsabilité ne fera que prolonger le désordre.