"Le présent entérine le passé, que l’avenir à son tour répétera. L’Occident (est) coupable du seul fait d’exister, comme s’il était à lui seul une injure à la création, une catastrophe cosmique, une monstruosité à rayer de la carte du monde"

La Presse
Les sanglots neufs de l’Occident

par Mario Roy

Au moins autant que l’argent ou le pétrole, les idées mènent le monde, pour le meilleur et pour le pire. Les idées qui durent peuvent être bonnes ou mauvaises, en effet. Et un auteur américain, Benjamin Wiker, a ainsi recensé (nous traduisons, puisque l’ouvrage n’est pas disponible en français) "Les 10 livres qui ont f… le monde". Il y déboulonne les idées, dont l’influence a été immense, de Machiavel, Marx et Hitler, entre autres – il est vrai que Wiker le fait en prescrivant la Bible comme antidote, ce qui affaiblit considérablement sa démonstration…

Si on parle d’idées plus contemporaines et dont on sait qu’elles vont durer, cette fois pour le meilleur, on ne pourra pas négliger Pascal Bruckner.

Il s’agit bien entendu de ce philosophe français dont l’ouvrage le plus marquant, Le Sanglot de l’homme blanc, est maintenant vieux d’un quart de siècle. Mais il n’a pas pris une ride. «Ce traité de la culpabilité occidentale se parcourt à la fois comme une œuvre prémonitoire et comme un livre d’actualité», juge ainsi le quotidien Le Monde.

La thèse de Bruckner ne cesse en effet de se vérifier encore aujourd’hui dans la réalité. Ses démonstrations sont différentes, certes. Mais elles répondent, à la moderne, à cette soif d’auto-détestation qui caractérise l’Occident depuis – étrangement! – la fin des tueries de masse qui, de l’Europe, ont embrasé le monde ; le renoncement à l’entreprise coloniale; l’ouverture d’un accès à la richesse pour plusieurs pays pauvres par la mondialisation de l’information, du commerce et du travail.

Tout cela ne compte pas : l’Occident est plus coupable que jamais.

Bruckner l’avait prévu. «Le présent entérine le passé, que l’avenir à son tour répétera. L’Occident (est) coupable du seul fait d’exister, comme s’il était à lui seul une injure à la création, une catastrophe cosmique, une monstruosité à rayer de la carte du monde», écrivait-il en 1983.

Pire encore, il arrive que les «non-Occidentaux» nous déçoivent parce qu’ils ne nous détestent pas suffisamment – on accordera ici un bon point à l’islamisme radical qui, lui, ne peut certainement pas être confronté à ce chef d’accusation!

Ce déficit de haine, donc, s’exprime à la fois par l’immigration du Sud vers le Nord de larges populations attirées par la prospérité et l’espoir qu’on peut y trouver. À l’inverse, il s’exprime aussi par l’«émigration» du Nord vers le Sud du mode de vie occidental – là où, bien sûr, la chose est possible pour les peuples concernés.

Le premier phénomène s’exerce à telle échelle que la population blanche sera minoritaire aux États-Unis en 2042, a-t-on appris cette semaine.

Quant au second, il irrite particulièrement l’opinion occidentale dite éclairée.

Depuis au moins deux décennies, en effet, la «macdonalisation» de la planète fait la fortune des industries du colloque, du livre et du commentaire médiatique. Car, bien sûr, il s’agit là d’une nouvelle entreprise de conquête coloniale menée par l’Occident, non par les armes cette fois-ci, mais par les hamburgers. L’affaire est aggravée du fait que ces populations non occidentales, donc virginales, sur lesquelles on comptait pour sauver la planète (par les vertus de l’animisme africain ou du maoïsme chinois, par exemple) ont le mauvais goût d’adopter avec enthousiasme ces pratiques décadentes à la minute où elles passent à leur portée…

Il faudra un jour se rendre à l’évidence: ce que les êtres humains du tiers-monde, comme on disait jadis, ont le moins envie d’acheter de l’Occident, c’est la haine que celui-ci entretient envers lui-même.

Faut-il décréter qu’ils deviennent alors nos complices? Et que, à ce titre, il faille les détester, eux aussi? «Tu haïras ton prochain comme toi-même», répondait Pascal Bruckner, il y a un quart de siècle.