"Rarement pédagogique, souvent moralisateur et sans nuance, le discours «noniste» ne vise pas à convaincre mais à inquiéter, ou même à effrayer. Il ne cible pas la raison de ses auditeurs, mais leurs sentiments."

La Presse
Petit traité sur "les éteignoirs" (Forum, samedi, 6 octobre 2007, p. PLUS6)
Marc Simard

Les éteignoirsLe climat idéologique actuel est, comme le déplorent plusieurs politiciens, entrepreneurs et penseurs, plutôt morose et confine à l'immobilisme, comme le montrent les débats acrimonieux qui s'élèvent au sujet de chaque projet de développement et les difficultés énormes que rencontrent les promoteurs et les gouvernements depuis plusieurs années déjà.

Dans leur combat contre les projets de développement ou au nom de certains principes comme le gel des frais ou des tarifs, les éteignoirs disposent d'une panoplie d'armes qui leur confèrent souvent une importance disproportionnée par rapport à leur poids réel au sein de l'opinion publique: parmi celles-ci, les plus importantes sont la pétition, la manifestation, l'appel à la population par le biais des médias, les injonctions (et non les requêtes) aux gouvernements et la demande de moratoire.

Qui d'entre vous n'a jamais signé une pétition sans l'avoir lue ou même sans en connaître la teneur? Jadis geste solennel impliquant une requête aux pouvoirs publics, la pétition est devenue si fréquente et si banale que nous ne lui accordons pratiquement plus aucune importance.

Elle fait pourtant partie de tous les combats sociaux (elle en est souvent l'acte fondateur) et la plupart d'entre nous en signent plusieurs par année. Rarement par conviction, mais plus souvent par conformisme, rectitude ou peur de déplaire.

Malgré sa dévaluation et le fait que son poids politique est désormais inférieur à son poids en papier (ou même en "k" ou en "gig"), elle est restée un incontournable moyen de manifester son opposition et constitue une des armes (émoussée, cela va sans dire) de l'arsenal des éteignoirs.

Opposition "citoyenne"

La manifestation constitue le point d'orgue de tout mouvement d'opposition "citoyenne" et provoque chez certains "nonistes" un état extatique. Certains pros n'en manqueraient pas une et font parfois des milliers de kilomètres (sans doute à pied ou à vélo pour ne pas contribuer à l'effet de serre) pour pouvoir dire qu'ils "y étaient".

Malgré sa prétention à constituer un moyen de pression face aux pouvoirs publics ou contre les promoteurs, elle est en fait un rituel religieux. Elle commence toujours par une procession, qui comporte des incantations contre le mal ("Mort à l'Amérique"; "À bas le profit") et les suppôts de Satan ("Bush au pilori!"), des répons ("So-so-so, solidarité"), des mantras ("Le peuple uni ne sera jamais vaincu") et parfois des chants sacrés (L'Internationale, Le temps des cerises ou Quand les hommes vivront d'amour, par exemple).

Elle porte aussi en elle la possibilité de sacrifices humains, certains de ses participants s'exposant volontairement au poivre de Cayenne et aux gaz lacrymogènes, recherchant l'arrestation musclée ou se faisant infliger des scarifications ou des hématomes (évidemment dus à la "brutalité policière") qu'ils exhiberont ensuite devant leurs coreligionnaires comme des preuves de leur immolation pour le bien et la justice.

Elle est aussi l'occasion d'une purification ou même d'un exorcisme, le manifestant démontrant à la face (médiatisée) du monde qu'il a expulsé le mal de sa personne et qu'il a renoncé à Lucifer, à ses pompes et à ses oeuvres.

Elle a bien sûr ses martyrs, tombés au combat pour la cause, sanctifiés et élevés au rang d'icônes. Mais elle est surtout, comme les rites de toutes les confessions, une façon pour les élus de se reconnaître entre eux et de se distinguer des infidèles, le moment privilégié où communient les apôtres et les prosélytes de la bonne parole.

Tenue jadis sur le mode "enragé", elle a pris depuis une quinzaine d'années un visage festif (avec ses horripilants tambours) et clownesque (avec ses masques et ses déguisements) qui détourne l'attention de la variété des motifs de ses participants (des corporatistes et des protectionnistes aux bien-pensants en passant par les anarchistes) et de son potentiel de violence, qu'aucun de ses organisateurs ne daigne condamner sous prétexte de démocratie, de liberté, de participation citoyenne et d'union contre le mal et le danger.

Le mouvement «noniste» ne saurait bien sûr exister sans ses appels inlassables à l’opinion publique, le plus souvent sur le mode catastrophiste. Le ton des communiqués ou des conférences de presse est toujours dramatique, pour ne pas dire alarmiste, les porte-parole exhibant des faces de mi-carême et arborant des mimiques désabusées qui sont censées faire comprendre au spectateur la lourdeur de leur fardeau et l’importance, cruciale il va sans dire, pour l’avenir de l’humanité ou de la planète, de leur combat.

Rarement pédagogique, souvent moralisateur et sans nuance, le discours «noniste» ne vise pas à convaincre mais à inquiéter, ou même à effrayer. Il ne cible pas la raison de ses auditeurs, mais leurs sentiments et vise à stimuler en eux l’insécurité et à y cultiver le doute et, surtout, à obtenir l’aval indispensable des sondages d’opinion (qu’on dénoncera par ailleurs comme manipulés ou non représentatifs s’ils sont défavorables).

La ligne entre le bien et le mal y est tranchée au rasoir (le doute et l’attentisme sont interdits) et la théorie du complot y est abondamment utilisée à l’encontre des gouvernements et des entrepreneurs, qui manigancent pour berner et spolier le bon peuple. Les rengaines les plus farfelues y font florès parce qu’elles surfent sur les grandes peurs collectives, comme la perte de notre territoire ou la dilapidation de nos ressources, associées à l’avidité des étrangers (cette xénophobie de gauche étant perçue comme légitime, tandis que celle de droite, qualifiée de raciste, est honnie).

Un certain millénarisme, fondé sur la vieille peur chrétienne de la fin du monde, y pointe souvent le bout du nez. Avec ces recettes éculées, mais ô combien efficaces, les « nonistes » réussissent toujours à obtenir des journalistes et des médias, généralement complaisants pour ne pas dire complices, un temps d’antenne disproportionné au regard de leur place réelle dans l’opinion publique et de l’importance objective de leur message.

Dans leurs communiqués ou leurs conférences de presse, les «nonistes» lancent souvent des ultimatums aux gouvernants, qui ne sauraient trancher le litige autrement qu’en leur faveur sans être des traîtres et des complices, des exploiteurs et des pillards. Le politicien qui aura l’outrecuidance d’approuver le projet honni sera qualifié de vendu ou d’aliéné, éminemment méprisable.

Leur cause est d’une justesse si absolue et si évidente qu’ils ne formulent pas de requêtes aux autorités publiques, mais exigent de celles-ci qu’elles se rendent à leurs diktats et abdiquent leur responsabilité d’arbitres entre les différents acteurs sociaux et économiques. Ils voueront une haine personnelle et inextinguible aux membres du gouvernement ou du conseil municipal qui aura autorisé l’abject projet et les poursuivront de leur vindicte devant leur résidence, dans les pages d’opinion et dans les urnes jusqu’à la mort.

Finalement, quand le projet aura franchi toutes les étapes et qu’il aura été jugé acceptable par toutes les commissions d’enquête et tous les bureaux d’examen existants, puis autorisé par les autorités publiques de tous les paliers, ils profiteront de la publication de cette autorisation ou de son lancement officiel pour réclamer, avec des trémolos dans la voix et sur l’air de la patrie en danger, un moratoire, et ce, bien que toutes ces études et analyses aient retardé sa mise en oeuvre de plusieurs années et qu’il ait été examiné sous toutes les coutures.

Quoique prévisible et de peu d’effet, c’est l’éteignoir ultime, le fil de pêche (gros comme un câble de transatlantique) avec lequel ils espèrent noyer le poisson. Les autorités ayant refusé d’accéder à leur demande, ils pourront par la suite les accuser de manque de transparence et de déni de démocratie, le public n’ayant pas été, à leurs dires, suffisamment informé pour se prononcer en toute connaissance de cause.