Sous l'occupation soviétique, l'opposition à l'éducation des filles servait de cri de ralliement aux moudjahidines. Les sondages montrent aujourd'hui que les Afghans voient les carences dans l'éducation comme le principal problème des femmes afghanes et les droits de travailler et d'étudier comme leur plus important gain depuis la chute des talibans.

Le Devoir
Des motifs d'espoir en Afghanistan
Isobel Coleman & Craig Charney; 27 juillet 2007

Alors que les offensives printanières des talibans et de l'OTAN s'éternisent, les perceptions sur l'Afghanistan sont généralement pessimistes. Certains soutiennent que nos efforts sont voués à l'échec, puisqu'ils n'ont rien donné jusqu'ici: les abus contre les femmes, la corruption et le phénomène des seigneurs de la guerre ouvrent la voie aux talibans. D'autres, au contraire, lient l'échec au changement: la progression vers une égalité des sexes et la démocratie bousculent une société patriarcale et ultraconservatrice, ce qui ne peut que raviver le soutien aux talibans.

Ces points de vue passent à côté des véritables motifs d'espoir: les Afghans eux-mêmes changent leur société. Et les femmes afghanes y sont pour beaucoup. En dépit de la renaissance militaire des talibans, les Afghanes ont obtenu un important soutien au droit d'étudier, de travailler et de voter, largement gagné depuis l'éviction du pouvoir des talibans. Elles rejettent massivement leurs anciens oppresseurs. Mais, du coup, les Afghans cherchent à réconcilier leurs traditions islamiques avec le monde moderne, ce que montre aussi le cas de l'évolution des femmes.

Le cliché d'une société tribale, résistant au changement, ne rend pas justice à une majorité d'Afghans qui désirent une société très différente de celle qui avait été imposée par les talibans. Mais le fait de leur appliquer des critères irréalistes nous empêche de saisir les changements à l'oeuvre. Si nous entendons respecter le consensus afghan autour des réformes, nous devons soutenir le progrès graduel en cours et en accepter les limites.

Les droits des femmes

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le soutien populaire aux droits des femmes – l'antithèse des politiques talibanes – est bien répandu dans l'Afghanistan d'aujourd'hui. Un sondage du réseau ABC mené auprès de 1036 Afghans, en octobre dernier, a montré que 80 % des Afghans acceptent que les femmes soient membres du Parlement, 70 % des deux sexes conviennent que les femmes devraient pouvoir travailler hors du foyer, et 88 % de la population favorise l'éducation des filles.

Il s'agit là d'un changement considérable. Il y a 20 ans, envoyer des filles dans les écoles dirigées par les Soviétiques suscitait une résistance généralisée. De fait, sous l'occupation soviétique, l'opposition à l'éducation des filles servait de cri de ralliement aux moudjahidines. Les sondages montrent aujourd'hui que les Afghans voient les carences dans l'éducation comme le principal problème des femmes afghanes et les droits de travailler et d'étudier comme leur plus important gain depuis la chute des talibans. Et ces droits ne sont pas théoriques: 43 % des filles sont à l'école et une femme sur sept est au travail alors que, sous la férule talibane, les femmes n'y avaient que peu de place. Qui plus est, quelque 60 % des femmes ont voté à l'élection présidentielle et les femmes ont remporté plus du quart des sièges au Parlement en 2005.

Les Afghans eux-mêmes sont bien conscients des changements. Quatre Afghans sur cinq affirment que les droits des femmes se sont améliorés depuis la chute des talibans, raison majeure pour laquelle une majorité persiste à dire que le pays est sur la bonne voie. En fait, quand on leur demande ce que la démocratie va changer dans leur vie, les droits des femmes viennent au premier rang.

Le soutien aux droits des femmes représente une part importante de l'effort de l'Afghanistan pour définir une démocratie qui lui soit propre. Il s'agit également d'une barrière puissante au retour des talibans. Le sondage ABC a fait ressortir que le soutien aux guerriers talibans, déjà limité chez les hommes, est presque inexistant chez les femmes. On ne s'en surprendra guère: on peut difficilement imaginer que les femmes, qui ont le plus à perdre, se réjouiraient de leur retour. Alors qu'augmentait la menace militaire des talibans, l'an dernier, des sondages établissaient que le groupe qui vivait le plus grand désespoir était celui des jeunes femmes urbaines, celles qui avaient tiré de leur liberté nouvelle les gains les plus substantiels.

La violence des talibans, souvent dirigée contre les femmes et les filles, répand la peur mais ne fait guère de convertis. Après les attaques contre 400 écoles et 40 professeurs dans la dernière année, on trouve certes des régions où l'intimidation des talibans a virtuellement supprimé l'éducation des filles. Mais 96 % des Afghans jugent ces attaques répréhensibles.

Il ne faut pas nous méprendre: l'Afghanistan est encore une société très conservatrice où les traditions tribales, un islam puritain et les inégalités entre les sexes sont encore très ancrés. Quelque 55 % des Afghans soutiennent le port de la burqa; la moitié n'accepte pas qu'une femme chante à la télévision, 60 % des hommes et des femmes appuient les mariages arrangés et le même pourcentage affirme que les femmes ne devraient pas superviser des employés mâles.

Les mariages forcés, la domination mâle et la violence domestique sont des problèmes bien ancrés, qui ne seront pas résolus de sitôt. Malgré tout, les Afghans – hommes tout autant que femmes – sont clairs à propos de ce qu'ils veulent: le développement et la sécurité. Leurs priorités sont l'emploi, l'éducation, l'électricité, les routes et les soins de santé. Interrogés sur la présence des troupes américaines, britanniques et canadiennes, plus de 70 % ont exprimé de la gratitude. Ils ne veulent pas de réduction de l'aide économique ou militaire. Leurs aspirations passent par davantage de soutien externe.

Aussi, même s'il est tentant de renoncer à notre engagement social, économique et militaire avec les Afghans, le faire serait contraire à leurs voeux et à nos intérêts. Mais nous devons comprendre aussi qu'il leur appartient, plus qu'à nous, de déterminer le rythme du changement. On ne peut attendre d'eux qu'ils s'adaptent rapidement à des normes occidentales appliquées par des étrangers bien intentionnés. Nous devons être prêts à accompagner les Afghans à long terme dans leur recherche d'une société à leur image en les aidant à se défendre et à satisfaire leurs besoins élémentaires.

Le succès sera, au mieux, partiel. Le pays ressemblera moins au paradis qu'au Pakistan: une ceinture pachtoune violente et sous-développée au sud et à l'est, et une semi-normalité rongée par la corruption ailleurs. Un tel État est pourtant le rêve de bien des Afghans alors qu'un retour des talibans est leur cauchemar, tout autant que le nôtre.

Si nous devons être réalistes dans nos objectifs et humbles dans l'idée que nous nous faisons de notre rôle, nous ne devrions pas montrer moins d'engagement dans l'avenir de l'Afghanistan que n'en manifestent ses propres femmes et ses propres hommes. Un réalisateur américain, visitant récemment une école de filles qui avait été rasée trois fois par les talibans, a trouvé leurs mères et leurs pères en train de la reconstruire pour une quatrième fois.

Il y a là une leçon.

Isobel Coleman : Senior Fellow au Council on Foreign Relations, où elle dirige le programme Femmes et politique étrangère

Craig Charney : Président de Charney Research, la firme qui a conduit le sondage d'ABC News