"Israël est un prétexte, pas une cause, et donc sa répudiation ne guérira pas les blessures que s’est infligées à lui-même le monde arabo-islamique."

FOREIGN POLICY
Un monde sans Israël*

Imaginez qu’Israël n’ait jamais existé. Le marasme économique et la répression politique qui poussent des jeunes gens en colère à se transformer en bombe-suicide cesseraient-ils d’exister? Les Palestiniens auraient-ils un Etat indépendant ? Les Etats-Unis, débarrassés de leur encombrant allié, seraient-ils tout à coup aimés de tout le monde musulman ? Ce serait prendre ses rêves pour la réalité. Loin de créer des tensions, Israël réfrène, en réalité, plus d’antagonismes qu’il n’en cause.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, aucun Etat n’a autant souffert qu’Israël de si cruels retournements de situation. Inconditionnellement admiré, dans les années 70, comme l’Etat de "ces Juifs pleins de cran", qui ont survécu contre toute attente et ont fait fleurir la démocratie et le désert, dans un climat hostile tant à la liberté qu’à la verdure, Israël est devenu l’objet d’une délégitimation rampante. Le dénigrement se manifeste sous deux formes. La première – la version douce – impute à Israël, d’abord et surtout, tout ce qui ne va pas au Moyen-Orient, et l’accuse d’avoir dévoyé la politique étrangère des Etats-Unis. C’est le leitmotiv des éditoriaux partout dans le monde, sans parler du venin qui suinte des pages de la presse arabo-islamique. La version récente la plus dure s’en prend à l’existence même d’Israël. Selon cette interprétation, c’est Israël en tant que tel, et non son comportement, qui est à l’origine des troubles au Moyen-Orient. Par conséquent, la conclusion "étaticide" est que la naissance d’Israël, à laquelle présidèrent les Etats-Unis et l’Union Soviétique, en 1948, fut une erreur grave, si grandiose et digne de respect que l’événement ait pu être alors. [...]

Eh bien, supposons qu’Israël soit un anachronisme et une erreur historique, sans laquelle le monde arabo-islamique, qui s’étend de l’Algérie à l’Egypte, et de la Syrie au Pakistan, serait un endroit bien plus heureux, surtout du fait que le péché originel, la création d’Israël, n’aurait jamais été commis. Puis, remontons dans le passé avant de revenir à l’époque présente, comme si nous avions le pouvoir de donner un coup de baguette magique puissante, suite auquel Israël disparaîtrait soudain de la carte.

Une culture civilisationnelle d’affrontements

Commençons la litanie des "que-se-serait-il-passé-si" en 1948, quand Israël est né dans la guerre. Mort-né, cet Etat aurait-il tué le problème palestinien dans l’œuf ? Pas exactement. L’Egypte, la Transjordanie (aujourd’hui Jordanie), la Syrie, l’Irak, et le Liban ont marché sur Haïfa et Tel Aviv non pour libérer la Palestine, mais pour s’en emparer. L’invasion était un exemple classique de lutte de pouvoir entre Etats voisins soucieux de s’approprier un territoire. S’ils avaient remporté la victoire, cela n’aurait pas donné lieu à l’émergence d’un Etat palestinien, et il y aurait toujours eu pléthore de réfugiés. (Rappelons que la moitié de la population du Koweit a fui la "libération" de ce pays par le dictateur Saddam Hussein, en 1990.) En effet, dans l’hypothèse où le nationalisme palestinien se fût alors éveillé, comme il l’a fait vers la fin des années 60 et 70, les Palestiniens pourraient maintenant envoyer des terroristes-suicide en Egypte, en Syrie, et ailleurs.

Imaginons qu’Israël ait disparu en 1967, au lieu d’occuper la Rive occidentale du Jourdain et la Bande de Gaza, alors dominées, respectivement, par le Roi Hussein de Jordanie et le Président égyptien Gamal Abdel Nasser. Ces dirigeants auraient-ils abandonné leur souveraineté au chef palestinien Yasir Arafat et abandonné Haïfa et Tel Aviv, pour faire bonne mesure ? Probablement pas. Les deux potentats, ennemis en tout, sans que ce soit dit, n’étaient unis que par leur haine et leur crainte communes d’Arafat, le fondateur du Fatah (mouvement national de libération de la Palestine), qu’ils soupçonnaient, avec raison, de comploter contre les régimes arabes. En bref, la "cause originelle" de l’absence d’un Etat palestinien aurait persisté, même sans Israël.

Finalement, supposons, par hypothèse, qu’Israël disparaisse d’un seul coup, aujourd’hui. Comment ce développement affecterait-il les pathologies politiques du Moyen-Orient ? Seuls ceux qui pensent que la question palestinienne est au coeur du conflit du Moyen-Orient envisageraient, à la légère, un avenir heureux pour cette région éminemment problématique, une fois Israël disparu. Car, il n’existe rien de tel que "le" conflit. Un rapide calcul fait apparaître cinq situations prévisibles d’enlisement – ou pire – de la situation dans la région :

États contre Etats: L’élimination d’Israël du concert régional ne contribuerait guère à la concorde interarabe. Le retrait des puissances coloniales, Grande-Bretagne et France, au milieu du XXe siècle, a laissé un groupe de jeunes Etats arabes redessiner la carte de la région. Dès le début, la Syrie a exigé le Liban. En 1970, seule l’armée israélienne a dissuadé Damas d’envahir la Jordanie sous le prétexte de soutenir un soulèvement palestinien. Tout au long des années 50 et 60, l’Egypte de Nasser s’est érigée en nouveau champion du panarabisme, et est intervenue au Yémen, dans les années 60. Le successeur de Nasser, le Président Anwar Sadat, s’est trouvé mêlé à des désaccords avec la Libye vers la fin des années 70. La Syrie est entrée au Liban en 1976, puis, elle a annexé le pays 15 ans plus tard, et l’Iraq a déclenché deux guerres contre les Etats de ses coreligionnaires musulmans : l’Iran, en 1980, le Koweit, en 1990. Le conflit avec l’Iran fut à l’origine de la plus longue guerre conventionnelle du XXe siècle. Aucun de ces affrontements n’a le moindre lien avec le conflit israélo-palestinien. En fait, la disparition d’Israël permettrait seulement d’affecter les crédits militaires à la gestion de ces rivalités internes.

Croyants contre croyants: Ceux qui pensent que le conflit du Moyen-Orient est une "affaire entre Musulmans et Juifs" feraient mieux de regarder de plus près le décompte des points: 14 ans de carnage fanatique au Liban; la campagne d’extermination des Shiites par Saddam, au lendemain de la première guerre du Golfe ; le massacre de 20.000 personnes par la Syrie, dans la place forte musulmane des Frères musulmans de Hama, en 1982, et la violence terroriste contre les chrétiens égyptiens, dans les années 90. Ajoutez à ce décompte l’oppression interconfessionnelle, comme en Arabie Saoudite, où la secte fondamentaliste des Wahhabites brandit la matraque de la puissance d’Etat pour imposer son style de vie austère aux moins dévots.

Idéologies contre idéologies: Le sionisme n’est pas le seul "isme" à sévir dans la région, concurremment à d’autres idéologies. Quoique les partis baathistes de Syrie et d’Irak soient issus des mêmes racines fascistes européennes, tous deux ont lutté pour la préséance au Moyen-Orient. Nasser a utilisé le panarabisme-socialisme contre l’Etat-nation arabe. Et Baathistes et Nassériens se sont opposés aux monarchies, comme en Jordanie. L’Iran khomeiniste et l’Arabie Saoudite wahhabite demeurent des ennemis mortels. Quel est le lien avec le conflit arabo-israélien ? Aucun, à l’exception du Hamas, armée terroriste des croyants, jadis soutenue par Israël en tant que rival de l’Organisation de Libération de la Palestine, et aujourd’hui responsable de beaucoup d’explosions-suicide en Israël. Mais le Hamas se débandera-t-il après la disparition d’Israël ? Certainement pas. Le Hamas a de plus grandes ambitions que celle d’éliminer "l’entité sioniste". L’organisation n’aspire à rien moins qu’un Etat arabe unifié sous un régime théocratique.

Utopie réactionnaire contre modernité: L’hostilité commune envers Israël est la seule chose qui empêche les modernistes et les traditionalistes arabes de déchirer leur société. Les fondamentalistes luttent contre les laïques, et les musulmans réformistes combattent pour la fusion de la Mosquée et de l’Etat sous le drapeau vert du prophète. Une lutte de classe à peine dissimulée oppose une minuscule bourgeoisie et des millions de jeunes hommes sans emploi, à la structure du pouvoir qui est le plus souvent une sorte de coterie étatique ayant la haute main sur les moyens de production. Loin de créer des tensions, Israël réfrène réellement les antagonismes dans le monde alentour.

Régimes contre peuples: L’existence d’Israël ne peut expliquer l’importance et l’ampleur des services de Mukhabarat (police secrète) dans l’ensemble du Moyen-Orient. À l’exception de la Jordanie, du Maroc, et des émirats du Golfe, qui pratiquent un monarchisme modéré et éclairé, tous les pays arabes (outre l’Iran et le Pakistan) ne sont que des variantes du despotisme – depuis la dictature dynastique de la Syrie jusqu’à l’autoritarisme de l’Egypte. Les dissensions intra-nationales en Algérie ont tué près de 100.000 personnes, sans qu’aucun répit soit en vue. On dit que le nombre des victimes de Saddam s’élève à 300.000. Après la prise de pouvoir de Khomeini, en 1979, l’Iran a été entraîné non seulement dans la guerre Iran-Iraq, mais également dans les troubles civils contenus avec peine dans les années 80. Le Pakistan est sur le point d’exploser. La suppression impitoyable est le prix de la stabilité dans cette région.

Redisons-le, il faudrait une imagination féconde pour croire que le fait d’exclure Israël de l’équation du Moyen-Orient donnerait lieu à l’instauration de la démocratie libérale dans la région. Il pourrait être plausible d’arguer du fait que la dialectique de l’hostilité favorise, d’une manière ou d’une autre, la dictature dans les "Etats limitrophes", comme c’est le cas des gouvernements égyptiens et syriens, qui invoquent la proximité de la "menace sioniste" comme prétexte pour écraser la dissidence. Mais comment expliquer, alors, les mutilations dans la lointaine Algérie, le bizarre régime de culte de la personnalité, en Libye, la pieuse coutume de couper la main des voleurs en Arabie Saoudite, le despotisme des clercs en Iran, ou l’échec durable de la démocratie, qui ne parvient pas à prendre racine au Pakistan ? Israël a-t-il causé, d’une manière ou d’une autre, les divers putschs qui ont produit la république de la peur en Iraq ? Si la Jordanie, l’Etat qui a la plus longue frontière commune avec Israël, peut faire l’expérience d’une monarchie constitutionnelle, pourquoi pas la Syrie ?

Il ne servira à rien d’imputer à Israël les déficits de démocratie et de développement du monde arabe. Israël est un prétexte, pas une cause, et donc sa répudiation ne guérira pas les blessures que s’est infligées à lui-même le monde arabo-islamique. La version douce de l’"étaticide" – l’Etat binational – ne réussira pas davantage le coup, étant donné la "culture civilisationnelle d’affrontements" (définition empruntée à l’historien britannique Niall Ferguson), qui est la marque distinctive de la culture politique arabe. La lutte mortelle entre les Israéliens et les Palestiniens ne ferait que se déplacer de l’extérieur à l’intérieur.

Mon ennemi, moi-même

Quelqu’un peut-il affirmer, en toute bonne foi, que ces dysfonctionnements du monde arabe disparaîtraient avec la disparition d’Israël ? Deux rapports de l’ONU sur le "Développement Humain Arabe", rédigés par des auteurs arabes, répondent par la négative. Les calamités sont le fait du monde arabe. La stagnation et le désespoir ont trois causes originelles. La première est le manque de liberté. Les Nations Unies évoquent la persistance des autocraties absolues, des élections truquées, d’une magistrature redevable à l’exécutif, et des contraintes qui pèsent sur la société civile. Les libertés d’expression et d’association sont aussi très sévèrement limitées. La seconde cause originelle est le manque de connaissance : soixante-cinq millions d’adultes sont illettrés, et environ 10 millions d’enfants n’ont pas eu la moindre instruction. De ce fait, le monde arabe rétrograde toujours davantage en matière de recherche scientifique et de développement de la technologie de l’information. Troisièmement, la participation féminine à la vie politique et économique est la plus basse au monde. La croissance économique continuera à stagner, aussi longtemps que le potentiel de la moitié de la population demeurera en grande partie inexploité.

Tout cela sera-t-il corrigé quand l’insulte judéo-occidentale faite à la fierté arabe disparaîtra définitivement ? Les millions de jeunes chômeurs désemparés, chair à canon pour les terroristes, disparaîtront-ils aussi – en même temps que le pouvoir exercé par un parti unique, la corruption, et les économies opaques ? Cette perspective n’a de sens que pour ceux qui aiment les explications simplistes, ou, pire, nourrissent une animosité particulière envers l’Etat juif.

*Josef Joffe est l’éditeur de Die Zeit, chercheur attaché la Hoover Institution, et membre distingué de l’Institut d’Etudes internationales, l’un et l’autre à l’université de Stanford.

MISE-À-JOUR

Une version française du texte est maintenant disponible. Merci au Judeoscope pour la traduction !

(H/T: David Ouellette)