Être contre le développement hydro-électrique de la Rupert c'est, à toute fin pratique, être contre la vertu.

La Presse
Les ennemis de l'écologie (Nouvelles générales, vendredi 12 janvier 2007, p. A5)
Yves Boisvert

Qui sont les vrais ennemis de l'écologie? Ceux qui veulent détourner une rivière sauvage ou ceux qui nous empêcheraient de vendre de l'hydroélectricité à des Nord-Américains qui consomment du nucléaire et du thermique?

La Rupert est un joyau qu'on va saccager et dont ne jouiront pas les générations futures, nous disent les verts. D'après les photos, c'est vrai. Mais l'énergie de la Rupert est aussi un joyau. Ne pas l'exploiter, c'est choisir de refuser l'accès à de l'énergie propre à bon coût. C'est aussi dire non à une source d'enrichissement collectif pour les années à venir.

Dans 20 ans, quand le mur des finances publiques sera très près devant nous (moins de travailleurs, plus de vieux, pour un fardeau fiscal énorme), on sera bien contents des bénéfices d'Hydro-Québec, qu'on peut espérer titanesques. On se demandera même comment il se fait qu'on ait tant tardé à exporter notre électricité en masse, tandis que l'Ontario ne sera pas encore dépêtrée du nucléaire.

Au fait, un des postes budgétaires appelés à augmenter dans les années à venir sera le ministère de l'Environnement. On ne fera pas d'assainissement, de dépollution et de décontamination avec de la simplicité volontaire. Il faudra beaucoup d'argent public, comme pour tout le reste.

Les opposants au détournement de la Rupert veulent qu'on décrète un moratoire. Un moratoire pour quoi? Ça fait 10 ans qu'on est en moratoire. Il y a eu de longues négociations entre Québec et les Cris, une entente historique en 2002 entre Bernard Landry et Ted Moses, précisément sur le développement de la Rupert. Il y a des opposants cris, mais démocratiquement, les Cris ont accepté cette entente.

On a respecté le plan d'examen environnemental fédéral-provincial-cri prévu à l'entente. Conclusion? Hydro a fait ses devoirs comme jamais auparavant. Les impacts sont raisonnables. Ils ne sont pas nuls, ils sont même importants. Mais ils sont raisonnables.

Combien d'autres années d'études faut-il?

Les autres options? Consommer moins. Faire de l'éolien. L'éolien, dont on ne sait pas ce qu'il donnerait dans le Grand Nord, coûte au moins entre 40 % et 100 % plus cher. Sans compter qu'on ne peut pas stocker cette électricité, comme on le fait avec l'eau des barrages. Cette option a été étudiée par les deux comités d'évaluation, elle ne tient pas la route.

Consommer moins? Voilà une excellente idée, vu que nous sommes parmi les plus grands gaspilleurs d'énergie au monde. La meilleure façon de le faire, c'est d'augmenter brutalement les tarifs. L'éducation et la sensibilisation sont de belles choses, mais rien ne fonctionne comme une contrainte bien palpable. Mais on ne veut pas ça non plus, n'est-ce pas?

La chose la plus rentable à faire pour le Québec serait aussi la plus écologique : diminuer radicalement notre consommation ET détourner la Rupert. On peut vendre l'électricité beaucoup plus cher sur les marchés ontariens et américains. Ce faisant, on concurrence des centrales nucléaires et au charbon. Qui dit mieux?

Eh oui! il y a un coût à cela. On modifie la nature profondément sur un vaste territoire. Mais le coût des mauvais choix est plus grand, nous rend dépendants des autres et nous prive de revenus.

Nous sommes désormais devant des choix plus complexes que la simple et classique opposition nature-développement. Les Cris eux-mêmes, les plus directement affectés, n'en sont plus là. On n'en est plus aux campagnes anti-Hydro et anti-Québec du temps du projet Grande-Baleine, où des groupes écolos avaient fait cause commune avec les leaders cris. Si on n'en est plus là, c'est d'ailleurs en grande partie grâce à la paix des Braves.

Bref, mine de rien, les amis de la Nature sauvage ne sont pas nécessairement les amis de l'écologie.

Il faut faire des choix réalistes pour dans 20 ou 50 ans, non pas seulement pour un territoire, mais pour un territoire qui est imbriqué dans un continent, et dont rien ne laisse croire qu'il se mettra brusquement à diminuer sa consommation d'énergie.

M'est avis qu'à tout prendre (mais il faut tout prendre), la raison écologique est du côté de ce projet. Comme elle est du côté de l'exportation d'électricité par le Québec, trop longtemps suspecte. Ça tombe bien, la raison économique est du même côté.

Si ça continue, on risque même de redevenir fiers d'Hydro-Québec.